En septembre 2025, dans le cadre officiel d'une communication de la Maison-Blanche, le président des États-Unis d'Amérique a conseillé aux femmes enceintes de ne pas prendre de paracétamol afin de réduire le risque de troubles autistiques chez l'enfant à naître (1à3). Le ministre de la santé étatsunien a annoncé une campagne nationale à ce sujet pour « informer les familles et protéger la santé publique » (1). Il a aussi annoncé que l'Agence étatsunienne du médicament (FDA) allait mettre en œuvre un processus de révision des résumés des caractéristiques (RCP) des spécialités à base de paracétamol et conduire de nouvelles recherches pour « préserver les mères, les enfants et les familles » (1).
Pourtant, à l'époque, les données épidémiologiques les plus probantes montraient, au contraire, l'absence de lien entre exposition in utero au paracétamol et trouble autistique ultérieur, en cohérence avec ce que l'on sait du mécanisme d'action du paracétamol (lire aussi "Exposition in utero au paracétamol et développement neuropsychique (suite)"). Diverses institutions médicales ou sanitaires ont réagi et démenti les affirmations des autorités étatsuniennes (2à4). Fin octobre 2025, le ministre étatsunien de la santé a néanmoins maintenu que les données étaient très évocatrices d'un effet néfaste du paracétamol (4).
Baisse des prescriptions de paracétamol aux urgences chez les femmes enceintes dans les semaines suivant l'intervention du président. Deux universitaires ont cherché à quantifier l'effet de ces propos tenus par des autorités étatsuniennes sur l'utilisation du paracétamol pendant la grossesse (3). Ils ont exploité des données hospitalières des États-Unis pour étudier les prescriptions de paracétamol émanant de services d'urgences chez des femmes âgées de 15 à 44 ans.
Durant les trois mois précédant l'intervention du président, la moyenne hebdomadaire des prescriptions de paracétamol était d'environ 220 pour 1 000 passages aux urgences chez les femmes enceintes, et 160 chez les femmes non enceintes (3). Durant le mois suivant l'intervention présidentielle, elle a baissé de 16 % chez les femmes enceintes (intervalle de confiance à 95 % (IC95) : 14 % à 19 %), alors qu'elle a été quasi inchangée chez les femmes non enceintes (- 2 %, IC95 : -3 % à 0 %). Deux mois et demi après l'intervention, les prescriptions chez les femmes enceintes étaient revenues à leur niveau précédent (3).
Les auteurs ont étudié de la même façon l'évolution des prescriptions d'opioïdes : il n'est pas apparu de corrélation avec l'intervention présidentielle (3). Les auteurs n'ont pas évalué les prescriptions d'anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS) : ceci ne permet pas d'écarter un report des prescriptions sur ces substances antalgiques et antipyrétiques, exposant à des risques avérés pendant la grossesse. En effet, les AINS pris au cours du premier trimestre de la grossesse semblent exposer à des malformations, dont certaines sont graves. D'autre part, en début de grossesse, ils exposent aussi à des avortements précoces. Aux deuxième et troisième trimestres, les AINS exposent le fœtus à une fermeture prématurée du canal artériel, à une hypertension artérielle pulmonaire et à une insuffisance rénale (5).
On ne connaît pas les parts respectives des choix des patientes et des médecins dans cette évolution des prescriptions de paracétamol.
Mais le fait est là : cette désinformation d'État a exposé de nombreuses patientes à une perte de chance de recevoir un médicament de premier choix, et a peut-être exposé des enfants à naître aux AINS. Quel gâchis humain, quand il est si simple de s'appuyer sur les données de meilleur niveau de preuves, sans céder à l'argument d'autorité ni aux leaders d'opinion !
Dans l'étude étatsunienne, les pratiques de prescription ont retrouvé leur cours habituel après environ deux mois. Quel gâchis d'énergie dépensée à redresser le cap et rétablir la vérité, quand il y a tant à faire pour des soins de qualité !
En pratique. En France comme ailleurs en Europe, il est prévisible que le "modèle étatsunien" inspire de funestes politiques et désinformations aux dépens de la qualité des soins et de la sécurité des patients (6). Mieux vaut se préparer à devoir y faire face, et à gérer leurs conséquences.